Insistance de 68 - Christian Laval

Publié le par mai

Insistance de 68 - Christian Laval


Il n’y a peut-être jamais eu de génération sur le compte de laquelle et à propos de laquelle on a plus menti, déformé, trafiqué, que celle de 68. Ce travestissement se fait au nom de l’histoire et des données politiques (écroulement du communisme), au nom aussi du destin de quelques-uns qu’on a sommairement désignés comme les représentants officiels d’une génération politiquement vaincue mais culturellement gagnante. Ceux-là, dont les noms courent sur les lèvres des gens informés, seraient les incarnations durables de l’événement, les porteurs de sa mémoire, les détenteurs de son sens. Le dérisoire de la chose est trop évident pour s’y arrêter. Cette génération est démocrate, elle est tolérante. On pourrait laisser encore se perpétuer le mensonge s’il ne concernait que le petit nombre de personnes intéressées par l’imposture de ceux-là qui, par un besoin étrange, prennent sans cesse la pause de qui a vécu “ les événements de 68”, de l’intérieur et au plus profond de leur intimité. Ces personnalités sont de tout temps, de tout lieu. Mais cette génération n’est pas seulement tolérante, elle est patiente. Elle a laissé dire, elle continue de laisser croire. Elle s’est faite souvent silencieuse. Elle sait aussi mépriser, et même beaucoup, ceux qui prétendent depuis trente ans parler en son nom, faire boutique et profit, gagner en puissance et en visibilité sur la mémoire de 68, sur le trafic de la mémoire de 68. Mais cette longue patience a un coût, cette générosité a un coût. Laissant dire, laissant faire, nous avons laissé confondre patience et repentance, mépris et humilité, générosité et complaisance. La génération 68, pour le dire simplement, était assez bonne pour endosser la responsabilité de tous les maux de la société, pour prendre sur elle tous les torts du monde, pour porter le manteau d’infamie. Laissant dire, cette génération, devenue très humble, devenue modeste, s’est laissée faire, s’est laissée interprétée. Prise au piège de son propre mythe, de son héroïsme juvénile de sa sainte pureté, de son sens du sacrifice, de ses rêveries, de ses utopies. Parce qu’elle a rêvé, parce qu’elle a déliré parfois sans doute, parce qu’elle a été mystique comme l’a dit Péguy à propos d’une autre génération, parce qu’elle a vécu un temps l’insurrection comme l’état permanent du quotidien, elle devrait rétrospectivement payer, elle devrait se charger du poids de tout ce qui est dérive, destruction, pourrissement dans une société qui irait tellement mieux s’il n’y avait pas eu 68. Ce faux historique, nous le payons mais, avec nous, ce sont toutes les générations après nous qui le payeront. Ce serait une sérieuse défaillance de notre génération si nous laissions passer, si nous laissions accroire plus de trois décennies plus tard une telle interprétation, ce serait un abîme ouvert aux effets politiques immenses sur les nouvelles générations, celles de maintenant et de demain, que de laisser dire que tout ce qui se produit de néfaste dans cette société, tout ce qui s’y effondre est dû à 68, au laxisme, à la permissivité, à la destruction des tabous et des interdits. Nous laisserions croire que la droite la plus libérale et la gauche la plus répressive, ou que la droite la plus répressive et la gauche la plus libérale, ont toutes deux raison quand elles condamnent 68, qu’elles ont raison de vouloir faire table rase de 68, d’en effacer le souvenir, d’en occulter le sens, d’en faire l’origine absolue de tous les maux et de tous les vices. Nous les laisserions exercer leur grande revanche, cette revanche tant attendue depuis plus de trente ans, cette vengeance froide pour tous les coups reçus et surtout pour le ridicule profond qui leur colle au dos depuis plus de trente ans, elles qui courent après un événement qui les a déclassées et démodées depuis cette date. Oui, nous continuerions à laisser penser que c’est à 68 qu’on doit la délinquance, l’insécurité, le chômage, la précarité, la société du spectacle et de la consommation, et même le capitalisme sauvage, enfin tous les malheurs dont sont victimes surtout les plus pauvres et tous les mutilés de la vie si nous ne nous décidions à faire le bilan exact de nos existences. 

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