Au départ, les deux crispations de mai 68

Publié le par mai


Au départ, les deux crispations de mai 68


Dans mai 1968, il y a plusieurs mouvements : la contestation étudiante, la grève ouvrière, l'explosion de la parole. Ce qui fait la force incomparable de l'événement, c'est la rencontre de ces trois éléments. Ce qui, à l'inverse, en fait la faiblesse, ce ne sont pas les différences de comportements de ses protagonistes - comment aurait-il pu en être autrement ? -, c'est la virulence de ses polémiques. Le problème, c'est que ces deux aspects, la tendance à l'unité et la tendance à la division, sont inextricablement mêlés dans le cours des choses.
Peut-on, avec le recul de quarante ans, tenter de les démêler ? Dés le départ, la querelle entre la direction du parti communiste et les responsables des groupes gauchistes, va quelque peu empoisonner la situation. Elle n'est pas nouvelle. Depuis des années, les seconds traitent les communistes français de staliniens, et les premiers dénoncent trotskistes, maoïstes, anarchistes comme des suppôts de la bourgeoisie.
Comme jeune journaliste, à l'époque, à l'Humanité, je peux en témoigner, sans forfanterie, mais avec franchise. Dans la collection de l'Humanité, on cherchera en vain l'expression « mouvement du 22 mars ». La vie des étudiants, la critique de leur condition, étaient-elles absentes de ses colonnes ? Non, un observateur peu tendre à l'époque pour les communistes, Jean Ferniot, écrit dans son ouvrage « Mort d'une révolution » : « Et pourtant, l'Humanité, dés 1966, avait été l'un des rares journaux à consacrer [ à Nanterre NDLR ] un reportage intelligent et humain ». Que s'était-il passé ? Après l'assemblée du 22 mars, démarrage de « l'agitation » à Nanterre, l'Humanité s'est raidie. Là où il aurait fallu montrer ce qu'il en était, quitte à critiquer les indéniables travers du verbiage gauchiste, la dénonciation brutale l'emportait. Un article intitulé « De la critique de l'université à l'université critique » était remisé au tiroir remplacé par trente lignes vengeresses. Jusqu'à ce 3 mai, et à cet article de Georges Marchais, alors secrétaire général du PCF, intitulé « De faux révolutionnaires à démasquer » et qui stigmatisait Daniel Cohn-Bendit comme « anarchiste allemand »!
L'erreur de la direction communiste a été de croire qu'elle pouvait dissocier les étudiants des gauchistes. Que la seule chose attendue par les premiers était une amélioration de leurs conditions de vie et d'étude, et que toute idée de bouleversement de l'ordre, fut-elle confuse, devait passer au crible du parti communiste, et plus particulièrement de sa stratégie d'union avec le parti socialiste et de programme commun.
Dans une certaine mesure, la journée du 13 mai 1968, le « 14 juillet » du mouvement, a dépassé ce stade des luttes intestines. Dans la grève générale de 24 heures, les manifestations monstres, dans le mot d'ordre « Etudiants- travailleurs, tous unis », les étudiants avaient retrouvé le lit d'un fleuve historique. Mais, de ce fleuve qui allait irriguer la quasi-totalité des entreprises, bientôt en grève, le personnage emblématique n'était plus Daniel Cohn-bendit, le libertaire. C'était Georges Séguy, le syndicaliste. C'est à lui que revient le rôle capital, celui d'avoir convoqué la réunion du 11 mai, au lendemain des barricades de la rue Gay-Lussac et de la violente répression policière, d'où sortira la journée du 13 mai.
Moment de retournement. Daniel Cohn-Bendit défile ce jour-là en tête, où il s'est imposé, mais il devient l'auteur d'une diatribe insultante, qualifiant les dirigeants du parti communiste et de la CGT de « crapules staliniennes ». Là, où l'unité retrouvait ses chances, la fracture était recréée. Les groupes gauchistes ont tenté, alors, d'imposer les mots d'ordre et les formes du mouvement. A la crispation du parti communiste contre le gauchisme qui lui a masqué, en partie, la réalité du mouvement étudiant, d'une jeunesse révoltée, s'est ajoutée la crispation gauchiste contre le parti communiste et la CGT qui a masqué aux étudiants la réalité du mouvement ouvrier. Et, par exemple, le vrai bilan social de mai 68, celui de Grenelle, mais qui va bien au-delà. Car faute d'une improbable « révolution » - les calculs politiciens et l'anticommunisme n'épargnaient pas la gauche ! -, la France a appris à ce moment - là que le combat contre la discrimination, l'exploitation, l'oppression était la clé de son avenir. Et que l'esprit d'unité populaire, le rejet de ce que Jaurès appelait le « venin des querelles », seraient pour la suite des atouts décisifs.


Charles Silvestre

Paru dans L'Humanité du 21 mars
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