Le mai des féministes - Anne Zelensky

Saluer cette initiative et remercier les organisatrices. Elles nous offrent un espace de parole libre et inédit sur cet événement surmédiatisé. Comme souvent l’essentiel ne se passe pas sur le devant de la scène, mais dans les coulisses. Partout se succèdent les témoignages des mêmes figures mâles de l’ex gauchisme et leurs commentaires convenus, qui arrivent à la même conclusion : mai serait fini, nous sommes passés à autre chose. Bien oubliée leur volonté de renverser la société, dignes fils des pères qu’ils bousculaient, ils y ont taillé leur gras fromage. Quand on n’a pas le courage d’aller au bout de ses convictions, on les renie. Comme si cette formidable secousse imprimée au vieux monde se limitait aux agitations de quelques gauchistes du quartier latin, embrigadés dans des idéologies qui représentaient le contraire de l’esprit de mai, libertaire et iconoclaste.

        Dans ce brouhaha obsédant, très peu de femmes et juste en passant, une allusion à l’importance de ce moment inaugural de la seule véritable révolution qu’a ouvert mai 68 : celle des femmes. Le titre de notre rencontre annonce la couleur. Il y a eu un mai pour les femmes : une poignée de femmes, des féministes, y ont joué le prélude de la grande partition à venir, qui deux ans plus tard, allait donner lieu audit MLF, au Mouvement des femmes. Ses rangs comptaient essentiellement ces jeunes filles qui en 68, étaient aux côtés de leurs compagnons dans la rue, sur les barricades, et surtout à la machine à café et à la ronéo. Lasses de faire les frais de leurs contradictions entre théorie et pratique – pourfendeurs de l’autorité et des hiérarchies, mais en profitant  en privé - elles sont allées s’occuper de leurs affaires et tirer des tracts pour leur propre cause.

        Mais le Mouvement n’est pas tombé du ciel. Héritier d’une déjà longue filiation, qui inscrit le féminisme dans l’Histoire. Mai 68 a été la brèche par laquelle il a resurgi. Il en va ainsi : il faut des occasions exceptionnelles dans l’histoire des hommes, pour que s’ouvre un espace à la question des femmes. En 1966, nous créons avec Jacqueline Feldman, FMA ( Féminin Masculin Avenir). Groupe radical et mixte . Les trois points  forts de notre Manifeste sont :

- Nécessité de prendre en charge son oppression – les opprimées n’ont rien à attendre que d’elles mêmes. Affirmation inédite d’une autonomie des femmes. Ne pas céder aux sirènes démobilisatrices : « le problème des femmes est résolu » ou «  Le progrès se chargera de faire avancer les choses ».

-         Reconnaître le féminisme comme mouvement révolutionnaire qui a permis aux femmes d’arracher les droits théoriques. Filiation féministe clairement revendiquée.

-         Les hommes sont partie prenante de ce combat. Celui qui dénie l’humanité à l’autre, se coupe de sa propre humanité. Les avantages qu’il en retire lui masquent cette évidence.

Histoire brève de FMA : nous organisons le premier débat sur « Les femmes et la révolution », à la mi mai,  dans l’amphi Descartes. Grande affluence et succès. Deux autres débats suivront. Puis jusqu’à 1970, nous fonctionnons à six, quatre femmes et deux hommes. Nous prenons position publiquement sur des faits de société, comme l’affaire Gabrielle Russier. Nous menons la première enquête sur la sexualité en milieu étudiant à Vincennes. Nous rejoindrons en juin 1970 le Mouvement des femmes, qui sera non mixte. Nos hommes seront exclus de FMA.

Mai 68 fut donc le creuset qui a autorisé la résurgence du féminisme. Il lui offert l’occasion historique de poursuivre son chemin. Chaque vague amène sur le rivage ses nouvelles conquêtes. En 40 ans, nous avons plus avancé qu’en 40 siècles. Les vraies gagnantes de mai sont les femmes. Dans notre Mouvement s’incarne l’esprit de mai. Libertaire, spontané, animé par un esprit critique réfractaire à toute pression, convaincu qu’il y a dans l’humain, au delà de ses terribles ténébres, un espace de lumière , qui, dans certaines circonstances, émerge et s’épanouit. Mai a changé la vie, il a changé ma vie. Il nous a autorisé à croire qu’un autre monde est possible. La preuve ? Nous en avons depuis 40 ans , jeté les jalons.

Pour la première fois dans l’Histoire, la brèche qu’a ouvert mai 68 à la résurgence du féminisme,  ne s’est pas refermée après les événements. Bien au contraire, le féminisme est le seul mouvement de cette « révolution » qui ait connu une telle postérité et le seul qui ai autant modifié la société.