Les années mouvement : quel statut politique pour les femmes ?- Françoise Picq

La première table ronde du « Mai des féministes » a été impressionnante par la variété qu’elle a montré des itinéraires qui ont conflué en 1970 dans ce Mouvement qu’attendaient (surtout depuis 68) tant de femmes et de petits groupes dont aucun ne peut prétendre être seul à l’origine du MLF. L’image vient des petits ruisseaux qui forment une grande rivière ou de la mayonnaise qui prend, dans ce moment magique où tous ces itinéraires convergent pour former un mouvement.  

1970 est bien l’année zéro, non pas de la libération des femmes[1], mais de ce mouvement là. De ce féminisme qui a surgi dans le contexte historique de l’après Mai français.

 

La deuxième table ronde entend prendre en compte les années 1970 : « Les années mouvement »[2]. I l ne peut s’agir de faire ici une analyse de ce qu’a été le MLF : héritier rebelle du mouvement de Mai 68. Je voudrais seulement répondre sur un point pour contester une image qui a cours parmi les jeunes chercheuses féministes. Certaines dénoncent une absence de prise en compte des autres rapports de pouvoir : classe ou « race » par le féminisme des années 1970.

 Ainsi pour Eléonore Lépinard,  « le primat de la différence sexuelle sur les autres différences sociales a donc permis d’établir l’existence d’un groupe homogène, les femmes, sujet d’une lutte, le féminisme (…) la référence à d’autres rapports sociaux, qu’il s’agisse du rapport de classe ou du racisme… ne semble pas avoir incité les chercheuses féministes à remettre en question l’homogénéité supposée de la classe des femmes [3]»

De même pour Elsa Dorlin « l’un et l’autre de ces courants ont insisté sur le primat de la différence sexuelle, au détriment des autres différences sociales, et contribué à forger la catégorie homogène de « femmes » comme sujet politique des luttes féministes, en ne laissant guère de possibilités pour travailler politiquement et théoriquement les différences internes à ce groupe[4] ».

 

Je ne sais pas si je réponds « politiquement et théoriquement » ; mais je sais que je ne reconnais pas là le mouvement des femmes auquel j’ai participé, et que je veux évoquer ici ; un mouvement qui s’est constitué, en dépit des théories.

 

La notion d’homogénéité du groupe des femmes  ne ressemble à rien de ce qui a été « postulé » dans le MLF. Quant à celle de « classe des femmes », elle a fait l’objet de débats assez vifs pour qu’on puisse conclure qu’elle n’a pas emporté l’adhésion.  La relation que le MLF visait avec « toutes les femmes » au nom desquelles il engageait la lutte ne ressemblait à rien d’autre.  

 

Un « sujet politique » homogène ?

 

« L’homogénéité supposée de la classe des femmes », semble particulièrement mal venue, si on veut bien se replacer dans le contexte « politique et théorique » de l’après Mai 68 et se rappeler que « la théorie marxiste (était) le point de référence obligatoire des groupes militants politiques de gauche et d’extrême gauche[5] ». Celle par rapport à laquelle il était obligatoire, aussi pour le mouvement des femmes, de se positionner en conformité comme en rupture.

 

Pour le féminisme naissant, le marxisme permettait d’appréhender la situation des femmes en termes sociologiques, et de rompre avec l’idéologie naturaliste, comme d’ailleurs l’avait fait préalablement Simone de Beauvoir. Mais le féminisme refusait que la priorité donnée  à la lutte des classes et au combat anti-impérialiste renvoie systématiquement la question des femmes à l’invisibilité ou aux lendemains qui chanteraient.

« Fermez-là les femmes, vous divisez le prolétariat, fermez-là les femmes, vous faites le jeu des racistes …Fermez-là les femmes, car on ne peut lutter que contre une chose à la fois : l’oppression des femmes ou le colonialisme. Un ou toujours exclusif, qui exclue toujours les femmes des priorités[6] ».

 

Se reconnaître comme femmes, membre d’un groupe opprimé, n’allait pas de soi pour des militantes formées dans les catégories de l’après Mai 68.  Impossible de postuler l’homogénéité de ce groupe ; c’était déjà beaucoup que de contester la division absolue entre les femmes : « bourgeoises » et « prolétaires » censées n’avoir aucun intérêt commun par-dessus le clivage des classes.

L’affirmation d’un point de vue féministe consistait, non à nier les autres rapports de pouvoir, mais à  refuser que les femmes en fassent les frais ; qu’elles aient à subir le viol, au prétexte de la misère sexuelle des jeunes hommes (notamment immigrés) ; ou encore qu’elles s’abstiennent de dénoncer l’excision  par respect des « différences culturelles » :

 

 «La valorisation inconditionnelle du Tiers Monde n’est que l’autre face de l’ethnocentrisme… Il y a quelque chose de profondément raciste dans l’attitude qui se veut le summum de l’anti-racisme par le respect inconditionnel de toutes les « différences » ; une sorte d’affirmation que « les autres » peuvent bien se passer de ce que nous jugeons pour nous indispensable[7]».

 

            Il me semble, et cela n’a pas changé, que ce qui caractérise la position féministe c’est simplement l’exigence d’une prise en compte du point de vue de la liberté et des droits des femmes dans toutes les situations. Non pas exclusivement, mais aussi.

 

Il est difficile de comprendre comment une représentation aussi décalée du féminisme des années 1970 peut être reprise par de jeunes chercheuses qui se veulent féministes. Il me semble que celles-ci appréhendent le mouvement des femmes non par ce qu’il a fait, ou par la façon dont il a agi, mais au travers d’écrits. Et qu’elles prennent alors certains « postulats »  comme étant ceux du MLF. On trouve en effet dans l’éditorial du premier numéro de Questions féministes l’affirmation selon laquelle « l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale -au même titre que la rupture avec l’idéologie naturaliste- est le préalable de toute lutte féministe[8] ». Or, loin d’être une conception de l’ensemble du Mouvement, la notion de classe des femmes est ce qui a fait la spécificité de ce courant : sa ligne politique.

Le premier préalable de Questions féministes, la rupture avec l’idéologie naturaliste, excluait explicitement la « tendance » Politique et psychanalyse[9]. Le second « l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale », prolongeait  l’« analyse féministe radicale fondée sur les principes marxistes » qu’avait proposée Christine Delphy[10]. L’application du marxisme à la situation des femmes, avec la mise en évidence d’un « mode de production domestique » avait de quoi séduire, en ce qu’elle donnait une base matérielle à l’oppression des femmes, et du coup à la solidarité entre elles. Il fondait la légitimité d’une lutte autonome de femmes en retournant l’analyse marxiste. Il était loin pourtant de faire l’unanimité.    

 

Les féministes « lutte des classes » n’entendaient pas substituer la lutte des femmes à la lutte des classes, mais lier les deux combats : « En tant que marxistes,  les acquis d’une vision de l’Histoire où le moteur est la lutte des classes et la finalité le socialisme, nous ont permis d’articuler l’analyse de l’oppression des femmes avec l’analyse de classe de la société capitaliste française[11] ».

 

D’autres féministes, qui s’étaient rebellées contre la toute puissance d’une théorie  qui délégitimait leur combat, pouvaient tout simplement trouver « les schémas marxistes inadéquats à la question des femmes ». « Les femmes sont-elles une classe ? » me suis-je ainsi demandée dans la Revue d’en face[12], pour souligner les « différences  entre la situation des femmes et celle des prolétaires», et le caractère à la fois réducteur et dangereux de l’assimilation des unes aux autres, du patriarcat restreint au « mode de production domestique » et d’une stratégie de type bolchevique dont le lesbianisme radical était le prolongement logique.

 

A posteriori on peut dire que le féminisme, notamment par sa critique du marxisme, a apporté une vision plus complexe de la société, où il n’y a plus un groupe social qui serait seul porteur de la révolution ; mais différents groupes qui ont à analyser leur oppression propre et à forger leurs moyens de lutte, tout en cherchant la convergence. C’est une conception aujourd’hui admise –du moins en parole- par ceux qui prétendaient alors détenir l’exclusivité du projet révolutionnaire ; comme en témoigne l’existence du Collectif National des Droits des Femmes, alliance de féministes avec différents partis, syndicats, associations. Il serait dommage que les anciens anathèmes contre le « féminisme bourgeois » trouvent une nouvelle jeunesse.

 

 

« Le MLF, c’est toutes les femmes » 

Cette affirmation peut laisser penser que le mouvement prétendait représenter toutes les femmes et parler en leur nom ; qu’il se posait en « avant-garde ». Ce serait un contresens total. Cela signifiait au contraire que les premières à se réunir en tant que femmes n’avaient aucune légitimité particulière, qu’elles n’étaient pas plus dépositaires d’une vérité que n’importe quelle femme. C’est à partir de son vécu seulement qu’on pouvait comprendre les racines de l’oppression  et les nôtres étaient suffisamment variés pour qu’on ne puisse généraliser.

C’est ce qu’exprime superbement un article du Torchon brûle :

« Toutes les femmes subissent une oppression spécifique… Certaines ressentent cette oppression… un certain seuil quantitatif atteint, ces femmes se mettent à bouger, convergent les unes vers les autres ; elles se mettent « en mouvement » … ensemble elles commencent à se sentir une force, … on est à un palier… les paliers sont des endroits dangereux ; on peut s’y endormir… Là il se fait un glissement insidieux, de : être des femmes en mouvement (marche) pour se libérer, à : être « dans » le mouvement de libération « des femmes » … le « mouvement devient un contenant, un en-dehors -une entité. Lui, le mouvement …  Il est au bord de la majuscule. Attention il va la prendre. Il suffit d’un moment d’oubli.

-MLF. Ça y est, il l’a prise.

Comment ? on ne sait pas

… C’est comme ça qu’on se divise soi-même ; qu’on divise la lutte ; et qu’on s’approprie sans y penser ; en tant qu’élite, un mouvement de lutte[13] ».

 

            Que le MLF ait connu des dérives, j’en suis bien d’accord et prête à en débattre, notamment avec les jeunes féministes qui ont fait d’autres choix stratégiques que les nôtres. Mais pas sur des bases faussées.

 

Merci vraiment à Monique Dental d’avoir pris cette initiative de faire revivre le mouvement des femmes à l’occasion des « Quarante ans » de Mai 68. Ceux-ci ont permis de commencer à échanger, à confronter différentes visions. Que ce ne soit qu’un début !



[1] « Libération des femmes : année zéro », Partisans, n°54-55, juillet-octobre 1970

[2] Françoise Picq, Libération des femmes, les années –mouvement, Seuil, 1993. Je crois avoir repris de Liliane Kandel cette appellation pertinente.

[3] Eléonore Lépinard, « Malaise dans le concept »,  Cahiers du genre, n°39 Féminisme(s). Penser la pluralité :

[4] Elsa Dorlin , « Les renouvellements générationnels du féminisme : mais pour quel sujet politique ? », L’Homme et la société, n°158, 2006 « Féminismes. Théories, mouvements, conflits ».

[5] Dominique Fougeyrollas-Schwebel, « Controverses au sein du féminisme français des années 1970 », Les Cahiers du genre, n°39 / 2005, « Féminisme(s). Penser la pluralité..

[6] Catherine Ravelli, « Mais voyons ces gens là ne sont pas comme nous », Revue d’en face, n°6.

[7] Marie Jo Dhavernas et Irène Théry, « Faites pénitence mes frères », Revue d’en face, n°6.

[8] « Variations sur des thèmes communs », Questions féministes, n°1, novembre 1977, p. 6.

[9] « D’une tendance », Le Torchon brûle, n°3. « Psychépo » de son côté fustigeait le féminisme comme une déviation de la lutte des femmes

[10] Christine Dupond (Delphy), « L’Ennemi principal », Partisans n°cité.

[11] Cercle Elisabeth Dimitriev , Brève histoire du MLF, pour un féminisme autogestionnaire, Savelli, 1976. 

[12] Françoise Picq, « Féminisme, matérialisme, radicalisme », La Revue d’en face, n°13, hiver 83. 

[13] « Sur les mécanismes de dégénérescence : Le MLF contre le mouvement de libération des femmes », Le Torchon brûle, n° 3. Article non signé (Christiane Rochefort).