Mai des féministes - Claudie Lesselier

Un quart, dit on, des personnes françaises ont au moins un grand parent immigré…. Donc aussi bien évidemment dans le mouvement des femmes. Des femmes de ce mouvement sont elles-mêmes des migrantes ou des exilées ou ont en héritage un tel parcours, d’Europe du sud ou d’Europe de l’Est, du monde juif, de plus loin encore. On a pourtant peu exploré cet aspect et je me limiterai quant à moi à évoquer des groupes organisés, des initiatives publiques, qui se réfèrent à l’immigration ou à l’exil, ou à tel ou tel pays étranger. 

 

Dans les années 70 les groupes qui s’organisent sont principalement formés d’étudiantes, d’exilées politiques, de jeunes intellectuelles, au carrefour entre les engagements politiques et féministes

Ainsi des exilées Sud américaines, qui publient des bulletins et des tracts en espagnol, en portugais, les brésiliennes, les chiliennes, et d’autres encore, qui essaient d’articuler dans l’exil la lutte pour la liberté de leur pays et leur émancipation en tant que femmes.

La Coordination des femmes noires. Je me souviens en 1977 de leur première réunion publique. Une salle comble à l’AGECA. Leurs interventions sur la double oppression, sur la condition des femmes en Afrique, sur l’excision ; et puis les interventions des militants hommes, monopolisant le débat, les accusant d’être des « petites bourgeoises » qui négligeaient les luttes principales – discours connu toujours présent, pour soumettre les femme et les faire taire, même si aujourd’hui les injonctions ont davantage glissé vers le communautarisme ethno religieux que la lutte des classes…

Les Algériennes, qui s’affirmaient pour la démocratie et les droits des femmes, qui rappelaient l’engagement des femmes dans la lutte de libération nationale et leur renvoi à une position subordonnée dès l’indépendance acquise. Le Groupe femmes algériennes organise en 1978 la première manifestation en France pour les droits fondamentaux des femmes algériennes et pour protester contre l’enlèvement d’une femme algérienne vivant en couple mixte par son frère, elle s’appelle Dalila. On a retrouvé des photographies, on est peu nombreuses certes, mais c’est une manifestation dynamique…

Pour Saida qui meurt en prison au Maroc, nous nous retrouvons nombreuses, au delà des clivages, dans cette salle de St germain des Prés. Et avec les dissidentes russes à la Cartoucherie de Vincennes, pour un autre premier mai, contre le totalitarisme. Et plus tard, c’est déjà le début des années 80, avec les iraniennes…

 

Bien sûr ces mouvements et ces solidarités ont leurs limites : petits groupes souvent éphémères, solidarités trop souvent ponctuelles et sans lendemain… Et avec les femmes des immigrations de travail, des immigrations familiales, les luttes et ces relations en ces années 70 ne furent qu’à leurs débuts. Les militantes féministes ou gauchistes ont, je crois, partagé les préjugés masculins sur les femmes immigrées, « moins politisées », et admis la division des espaces et des rôles.

Femmes restées le plus souvent dans l’ombre de l’immigration des hommes, les unes étaient ouvrières, femmes de ménage, concierges ; d’autres privées d’accès à l’espace public et confrontées à de grands obstacles - lourdes charges de famille, méconnaissance de la langue - pour s’exprimer et s’organiser. Ce sont leurs filles plus tard qui ont témoigné de leur vie, de leur courage au quotidien. Il y avait des femmes militantes, la plupart son anonymes, Pourtant des figures émergent, Lauretta Fonseca menacée d’expulsion pour son action au bidonville de Massy (c’est Monique Antoine qui la défend), Maria Arondo qui organise des syndicats d’employés de maison. A la fin des années 70, des militantes d’associations de travailleurs africains ou de syndicats étudiants créent des commissions femmes, commencent à rencontrer d’autres femmes dans les quartiers populaires.

La formation, « l’alpha », le travail social, on sait bien que ce sont souvent des activités dont l’orientation en terme de genre à cette époque est assez traditionnelle, mais c’est aussi quelque chose qui ouvre à des processus d’autonomie et d’organisation, comme au Franc Moisins, en Seine St Denis, en 1980.

Des groupes de jeunes femmes nées en France ou venues très jeunes, sont porteurs d’une dynamique qui fleurira dans les années 80, avec la musique, le théâtre… le groupe Djurdjura, la troupe la Kahina. Dès 1976, 1977, une génération s’affirme. Elles parlent ou chantent en kabyle, en français, en arabe, elle parlent d’elles, de leurs mères. Elles et bien d’autres seront au cœur des mouvements des années 80… Le mouvement de libération des femmes dans les années 80, dit on parfois, a peut être perdu sa spontanéité et la flamboyance des années 70, mais les idées féministes se sont disséminées, des campagnes de lutte durable se sont organisées, et dans l’immigration c’est à ce moment que les mouvements de femmes prennent leur essor.