Pratiques et identités féministes : Transmission ou invention - Anne Claire Emo

Je vais repartir des 2 questions que posait Monique Dental.  La première était : « 40 ans après le mai des féministes : quelles résonances, quelles transmissions   générationnelles ? »  A ça je dirais : en terme de stigmate le féminisme est une transmission réussie.  La deuxième question était : « 40 ans après : le féminisme est-il toujours un engagement ? »  A ça je dirais : Le féminisme est toujours plus qu’un engagement ; il est constitutif de l’identité.  Et c’est en croisant ces deux réponses, c'est-à-dire en croisant le stigmate féministe avec l’identité  féministe, que je vais tenter d’expliquer pourquoi les problèmes de transmission sont de ce point de vue  des problèmes de stigmatisation.  Que sait-on de cette stigmatisation ? Et bien c’est notre vécu commun.  Quelques soit les ages, les générations, les races, les classes, les sexualités, les options matérialistes,  différentialistes, universalistes : nous nous sommes toutes faites traiter de « féministe ». Avant même de  savoir qu’il y avait un mot pour notre dissidence, avant même de savoir qu’il y en avait d’autres, des  dissidentes. On a été étiquetée de façon négative.  Ce qui veut dire que dans le même temps où l’on re-positive son identité de femme stigmatisée, on se  trouve ré-étiquettée de façon négative.  Donc deux fois stigmatisée.  Ce qui est une bonne façon, il faut le noter, d’empêcher toute velléité de contestation : le statut de la  contestataire est pire que le statut femme de départ que l’on conteste.  « Il y a une réponse à notre non », disait Dworkin, et elle ajoute : « Ce que nous vivons n’est pas une  conversation plaisante ».  Je développe donc l’hypothèse que nous incorporons l’idée que nous sommes illégitimes. En effet, le  stigmate féministe (comme tout stigmate) a des effets pervers sur l’identité féministe.  L’un de ces effets pervers c’est ce que j’appellerais : la posture défensive  Illustration par Dworkin ici encore: « Les féministes ne sont pas souvent remerciées pour les différentes  avancées du féminisme et c’est pourquoi », dit-elle », nous sommes si promptes à revendiquer tout ce  que nous pouvons »  D’autre part, on est tellement attaqué sur le fait qu’on est hystérique, revancharde, mal baisée,  névrosée, qu’on a des problèmes avec les hommes, qu’on se blinde.  

 

Le féminisme est-il toujours un engagement ? »

 

Il faut tenir face aux attaques et aux critiques. Et je signale ici que les critiques qui portent sur l’identité  féministe sont de toute autre nature que celles qui portent sur les écologistes, les anarchistes ou les  gauchistes. Féministe c’est être attaquée dans le registre de son intimité, de sa vie privée et de sa  sexualité.  Les attaques sont telles que la protection doit être élevée. Tout cela contribue à façonner une posture  défensive.  Du coup, corollaire, on ne peut rien lâcher d’un soupçon d’autocritique, parce que toute critique  pourrait donner de l’eau au moulin des adversaires. On a peur que d’autres puissent nous prendre en  faute. Alors on ne parle pas de ce qui fait mal.  Du coup on performe un être féministe dans le registre du « on est forte, on n’a pas peur, c’est génial  c’est magnifique », qui sonne faux. (Par exemple, quand on rentre chez soi après une 1ère réunion  militante, ou après une 1ère lecture, et qu’on découvre que son mari est sexiste, que son frère est sexiste,  que son père est sexiste, que sa mère est dominée, qu’on est soi même dominée, qu’on a été élevée  par des sexistes dans une société sexiste, et que si on devient féministe on est la lie de l’humanité, ça  peut donner à vivre de grand moment de solitude)  J’ai trouvé à ce propos un mot grec extraordinaire : c’est Krisis. Avec un K. La krisis c’est le moment  décisif où se noue la guérison ou son contraire ; la crise salutaire ou la catastrophe. La krisis féministe  c’est donc la dissidence et sa stigmatisation ; c’est le salut et la catastrophe en même temps.  Avec les souffrances que ça génère, avec la posture défensive que ça façonne, avec l’autocritique  que ça empêche.  Or l’autocritique est nécessaire.  Et tant pis si ça donne momentanément de l’eau au moulin des adversaires. De toute façon ça fait 40  ans que ça n’a pas bougé. Si être féministe c’était la plaie y’a 40 ans, ça l’est encore aujourd’hui.  Il faut prendre conscience de l’image qu’on renvoie. Or il y a une théorie en psychologie sociale qu’on  appelle les prophéties auto-réalisatrices. On a remarqué que les gens stigmatisés avaient tendance, en  situation d’évaluation, à confirmer le stigmate que l’on attendait d’eux. En psychologie sociale ça  marche avec tout un tas de groupe, les noirs les femmes les jeunes des banlieues.  C’est ce que dit Beauvoir autrement : « quand un groupe humain a été maintenu en situation  d’infériorité, il devient inférieur ».  On le dit des femmes.  On peut donc le penser pour le féminisme : quand une revendication a été maintenue en situation  d’illégitimité, elle devient illégitime.  Et on intègre cette donnée sans s’en rendre compte.  

Et peut être la difficulté à parler, à penser les chronologies, à penser les crises, à penser le pouvoir,  provient de cette stigmatisation. On passe plus de temps à se défendre et à se protéger des attaques.  D’autant plus que cette stigmatisation est double parce que femme + féministe.  Une chercheuse en psychologie du travail Liliana Saranovic, a réalisé une étude sur les travailleuses  d’un foyer de femmes battues, qu’elle concluait par ces mots :  « La prise de conscience féministe et la souffrance qu’elle génère peut-elle s’élaborer en dehors d’un  collectif féministe ? Le fait est que nous savons très peu de choses sur la souffrance que génère  l’expérience féministe et sur les façons dont les femmes parviennent à la subvertir ou à s’en défendre. »  Or parler de la souffrance féministe a pu être envisagée dans le registre de la faiblesse des femmes. Et  comme on lutte contre le stigmate de la faible femme, on ne parle pas. Or la souffrance n’est pas la  faiblesse, et la souffrance est une chose ordinaire. Il y en a dans tous les groupes militants. Qu’en est-il  dans le féminisme ?  Il faut donc faire la sociologie, l’histoire et la psychosociologie des pratiques féministes militantes, c’est  un préalable indispensable à leur épistémologie.  Juste pour finir ; Et parce que malgré ces critiques, ces appels à la critique, ces retours dissonants, et  malgré la nécessité d’une autocritique et d’une histoire des pratiques féministes et d’une histoire des  désillusions. Malgré tout ça, être féministe c’est payer cher le prix d’une certaine forme de liberté. On le  sait parce qu’on le paye aussi. Différemment. Mais aussi. Et parce que quand on fait ce choix, comme  disait Andrea Dworkin, jamais personne ne vous en remercie. Alors avec Liane on a voulu finir par ça:  merci.

 

 Anne Claire EMO (EFiGiES)